Corinne Grenouillet, « Le spécialiste d’Aragon devient un personnage de roman. À propos du « Voyant d’Étampes » d’Abel Quentin (2021) »

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L’ERITA s’intéresse depuis quelques temps à la présence d’Aragon dans la littérature contemporaine . Mais elle n’a pas songé à examiner celle d’un personnage qui deviendra peut-être un type : le spécialiste d’Aragon. Il faut dire que son émergence en est toute récente et ne comporte, à ma connaissance, qu’un exemple.
Abel Quentin, auteur du Voyant d’Étampes, roman figurant dans plusieurs sélections des prix d’automne 2021 (dont le Goncourt), offre une satire réjouissante qui épingle bien des travers du monde intellectuel contemporain. Historien et universitaire, un tantinet alcoolique, Jean Roscoff, son personnage, s’intéresse de près à Robert Willow, un poète américain qui fut l’auteur de deux plaquettes de poésie rédigées en français à Étampes. La « vraie famille » littéraire de Willow comporte « Aragon, Péguy, Césaire et Lautréamont »… c’est dire qu’il importe à Roscoff de réhabiliter cet auteur oublié, mort prématurément dans un accident de voiture en 1960 comme un de ses célèbres collègues. La réédition de son œuvre est d’autant plus justifiée que Willow a fréquenté l’intelligentsia française des années 1950 (Sartre et Beauvoir), et qu’il a été un proche de Richard Wright.

Voici une sélection de quelques passages qui devraient amuser – et non irriter, nous l’espérons – les lecteurs de ce site.
C’est à l’occasion d’un « saut à la fac », à Paris VIII où il enseigne, que Roscoff, bientôt retraité, tombe sur « Roger Dabiou », un spécialiste d’Aragon. Le nom du personnage mêle plaisamment celui du philosophe Alain Badiou, qui n’a jamais caché son goût pour Aragon, et celui du philosophe et critique d’art Roger Dadoun, qui a longtemps enseigné le cinéma à l’Université de Paris VIII-Vincennes.
Robert Willow, ayant rompu avec le Parti communiste en 1956, comme Césaire, Roscoff souhaite avoir l’avis de son collègue :

[…] j’en parlais à Roger Dabiou, un collègue de littérature moderne spécialiste d’Aragon – et par là, fin connaisseur du parti communiste français. J’entretenais de bons rapports avec cet homme d’une cinquantaine d’années, d’une affabilité discrète. Il était affublé d’une tache de vin en forme d’étoile qui lui avait valu le surnom de « Gorba », en hommage au dernier secrétaire général du comité central du parti communiste de l’Union soviétique. Il me renseignait aimablement :
— Oui, il y a eu beaucoup de défections au parti communiste français, en 56. Mais ça couvait déjà depuis dix ans. En 47, un transfuge de l’URSS publie un récit sur le Goulag qui se vend à 500 000 exemplaires. Le problème, c’est que le sujet a longtemps été tabou à gauche. On a peur d’être suspecté de faire le jeu de l’anticommunisme. Il y a des gens que ce dilemme met au supplice. Certains sont dans le déni pur. Parler des camps, c’est faire le jeu des bourgeois et de l’Amérique. D’autres essaient de résoudre cette contradiction avec une pirouette : les goulags sont un mal nécessaire et transitoire.
Willow s’était-il lassé de cette rhétorique ? Ne pas faire le jeu de l’ennemi : je connaissais cette musique. Et je m’en méfiais.

On reconnaît là une allusion à « l’affaire Kravchenko » du nom de l’auteur du best-seller planétaire J’ai choisi la liberté (publié en anglais aux États-Unis en 1946, et en traduction française en 1947) qui avait intenté un procès en diffamation contre Les Lettres françaises (Claude Morgan et André Wurmser) auquel le tout-Paris communiste s’était pressé. En quelques lignes, Abel Quentin restitue avec pertinence le cas de conscience qui entourait le fait de parler de la répression soviétique dans le monde communiste.

Roger Dabiou fait une rapide apparition quelques pages plus loin dans une courte scène de genre humoristique :

Je croisai Dabiou qui s’extirpait de sa Citroën Picasso, emmitouflé dans un manteau de ski, une chapka enfoncée sur le crâne. La neige, l’avenue Stalingrad, le béton, Dabiou et sa chapka : j’imaginais un tableau grand format qui se serait intitulé Scène de la vie quotidienne en RDA.
Le trait est d’autant plus amusant que nous sommes nombreux à avoir connu des universitaires porteurs de chapka, bien avant que la capitaine Marleau (incarnée à l’écran par Corinne Masiero) ne popularise ce couvre-chef. Quant à moi, je suis actuellement propriétaire d’un Citroën Picasso… que je conduis toutefois sans chapka sur la tête.

Roscoff, en bon enseignant-chercheur, souhaite mettre sur pied un colloque consacré à son auteur fétiche :

Sur le fond, nous avons opté pour une discussion interdisciplinaire, ce serait l’occasion d’évoquer les relations entre la poésie et le parti communiste français. Je glissai le nom de Roger Dabiou : quel meilleur binôme qu’un spécialiste d’Aragon, le poète coco à l’état chimiquement pur ? Et puisque dans les colloques il fallait bien fabriquer des oppositions artificielles on aurait pu camper Willow en anti-Aragon, pour attirer le chaland. Enfin, c’était une idée comme ça. Pour le pot, je suggérai l’acquisition d’une caisse de crémant d’Alsace mais Nicole me dit qu’il fallait voir avec mon éditeur, le budget prévisionnel de la fac a déjà été bouclé pour l’année à venir. « Ce sera ceinture et bretelles », pesta-t-elle.

Chaque universitaire, lecteur de ces pages, ne manquera pas de penser qu’Abel Quentin est soigneusement renseigné : quel organisateur de colloque n’a pas eu le souci d’attirer par les moyens de la « com » des participants autres que les contributeurs de sa manifestation ? Quant aux financements des bouteilles pour les « instants de convivialité », ils se heurtent souvent aux contraintes administratives décrites !

La dernière rencontre entre le littéraire et l’historien a lieu après le scandale que vaut à Roscoff et à son éditeur la parution du Voyant d’Étampes, un « objet hybride, un recueil poétique mâtiné d’un essai, un objet bâtard comme l’était son sujet, l’insaisissable Robert Willow ». Le scandale n’a bien sûr rien à voir avec Aragon auquel le roman n’est pas consacré, mais avec la couleur de peau de Robert Willow, à laquelle Roscoff n’a pas attaché l’importance qu’il aurait fallu.
Après le temps du lynchage sur les réseaux (sujet principal du roman) vient, pour l’universitaire, le temps des lâchages professionnels en série… dont celui de Roger Dabiou.

Dans le couloir, je tombai sur Roger Dabiou : une grosse enveloppe kraft sous le bras, il fermait sa salle de cours. Il me jeta un regard par-dessous ses lunettes à écailles, et j’essayai de ne pas fixer sa tache de vin. Lui aussi avait l’air bizarre. Je lui demandai où trouver la secrétaire :
— Nicole a une réunion. Inscriptions pédagogiques.
— Tu pourras lui donner mon livre ? Je lui avais promis une dédicace. Ou bien je lui dépose sur le bureau.
Il toisa le bouquin comme si je lui avais tendu une pipe à crack. J’aurais dû m’en douter : les professeurs de littérature ne supportaient pas qu’un collègue historien vienne marcher sur leurs plates-bandes. Corporatisme, snobisme et jalousies : une vieille histoire française. J’avais cru Dabiou au-dessus de tout ça, flottant dans l’univers stalino-surréaliste de la poésie aragonienne. J’étais un peu déçu.

Le « spécialiste d’Aragon » et Aragon lui-même sont loin d’être les seuls victimes de l’humour mordant d’Abel Quentin. Le monde intellectuel parisien, les dérives de l’esprit « woke » et de la « cancel culture » qui sévissent aujourd’hui, y sont dépeints avec verve, sur un ton qui évoque parfois le Houellebecq de Soumission où le narrateur était un spécialiste lui aussi, mais de Huysmans.

Corinne Grenouillet

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