Gérard Noiret, ABECEDAIRE aux tentations d’art poétique autour et à partir DE CELUI QUI SIGNA L’ALPHABET, séminaire ERITA, 18 novembre 2017

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ABECEDAIRE aux tentations d’art poétique autour et à partir DE CELUI QUI SIGNA L’ALPHABET

Gérard Noiret

A comme Autoportrait au soleil couchant

Autoportrait au soleil couchant, publié en 2011 par Obsidiane, est une fausse anthologie qui regroupe 4 textes. Une préface où s’exprime un directeur de collection, Christian Lachaud, et une sélection de poèmes provenant de trois poètes, dont une femme, qu’il a édités en dépit de leurs différences d’esthétique et d’idéologie… Le paradoxe de lier anthologie et autoportrait est, au seuil de la vieillesse, une façon pour moi de dire que des choix opposés voire antagoniques me constituent, et que la notion de « fidélité à soi-même » est mystificatrice. L’idée de ce livre n’est pas sans devoir beaucoup au je est un autre de Rimbaud, aux hétéronymes de Pessoa, aux métamorphoses de Lionel Ray et aux volte-face qui animent l’œuvre d’Aragon.

B comme Bel Canto

Je cite « Il est des vers qui sont à la fois ces déserts, cette ombre, ce soir, ces parfums de nulle part. Il est des vers profonds comme des breuvages, lourds comme des nuées, il est des vers légers comme des larmes, troublants comme des miroirs. » et plus loin « il est dans le chant de Jules Supervielle, comme de très peu de poètes, Valmore ou Du Bellay parfois, un palpitement, une haleine des prés, la nuit des cils baissés….  » En 1979, j’avais une grande admiration pour Les Feuillets d’Hypnos de Char, Le Parti pris des choses de Ponge et Dans la chaleur vacante de Du Bouchet, qui s’opposent au « chant ». J’étais en plein dans Barthes, Jakobson et Cie. La lecture des Chroniques du Bel Canto, écrites en 1947, m’a montré le caractère mutilant du structuralisme. Cette expérience tombait bien. La revue Esprit venait de me recruter pour intervenir dans sa Librairie du mois.

C comme communisme

Je suis né à la politique en 1968, dans un lycée commercial où j’étudiais… la sténodactylo. En 1972, j’ai rejoint le PCF et la bataille pour le Programme Commun. Même si j’étais un jeune OS travaillant dans les usines d’une zone industrielle encore florissante, j’étais avant tout un adepte du surréalisme. Mon enthousiasme naïf était porté par la révélation de la dialectique et un « amour de la poésie » que relançaient les découvertes de la peinture de Picasso, du théâtre de Brecht, de la danse de Béjart… L’image que je me faisais du Poète – avec un P majuscule – était traversée par la « figure » d’Aragon. Du vieil Aragon, auteur des Chambres et de Blanche ou l’oubli, parcourant masqué les allées de la Fête de l’Huma. Farouchement opposé à l’Union Soviétique, j’étais – comme les jeunes gars qui montent au front la fleur au fusil – sûr que « les Thoréziens » perdraient la bataille d’idées. Ayant lu quelques centaines de pages de Marx et des morceaux choisis de Gramsci, j’étais de ceux qu’on appelait les eurocommunistes. Je n’avais encore qu’une vision restreinte des crimes du communisme. L’autocritique contenue dans Le Roman Inachevé et la grandeur anticolonialiste du Fou d’Elsa me suffisaient, surtout que la guerre au Viêt Nam et les dictatures en Espagne et auPortugal étaient soutenues par la droite. J’ai rendu ma carte en 1984, après le vote du « globalement positif », conscient de la déroute de mes espoirs mais en rien désespéré car mon adhésion contenait dès le départ un désaccord… En 2017, je n’ai guère de sympathie pour l’homme Aragon et guère de considération pour l’homme politique trop longtemps capable, dans ses discours, de jouer Jdanov contre Gide ou Malraux, le directeur de journal niant les réalités de l’Union Soviétique. Mais mon admiration pour l’écrivain est intacte. Voire grandissante. Je me sens une cascade qui contemple les chutes du Niagara.

D comme du politique

Chatila est l’ouverture de ce que je nomme maintenant ma Grande Forme. Publié en 1986 par Actes Sud, c’est un poème narratif d’une cinquantaine de pages. Sa partie centrale est une déambulation nocturne en banlieue après l’annonce des massacres de Sabra et Chatila. Le titre crée une attente mais à part quelques fragments – empruntés à Jean Genet qui, lui, était allé sur les lieux, il n’y a aucune description de ce qui s’est passé, aucune colère, aucun jugement sur. Ce que dit ce texte c’est l’absence d’écho d’une information de ce genre dans la conscience française, au début de l’ère socialiste. L’attente déçue pousse plus à réfléchir qu’une dénonciation. Le titre Chatila, et pas Sabra et Chatila que j’aurais utilisé sij’avais voulu faire du « réalisme » – « socialiste » ou pas – renvoie aux différentes œuvres réalisées à partir de Guernica. En fait, j’ai voulu écrire dialectiquement contre « la poésie politique » et « l’art engagé », et contre Le Déshonneur des poètes de Péret. Ce qui est politique ici a à voir avec l’impensé, avec l’habitus, avec l’inexorable détérioration qui aboutit aujourd’hui à l’hégémonie libérale. Pas avec l’opinion. Pas avec la classe ouvrière grosse d’un avenir radieux.

E comme écrire

La vie quotidienne dans un paysage d’écriture a fini par déplier le contenu de certains mots. Ainsi le verbe écrire inclut pour moi une gamme d’expériences très diversifiée. Par exemple celle des forces potentielles que recèle le langage. Contenues par l’usage social, poussées dans leurs possibilités extrêmes par certains poètes, elles me semblent expliquer – en partie – la succession des avant-gardes. Après Menanteau et da Silva dont j’ai creusé et complété les hypothèses, j’identifie : La force visuelle. Celle qui permet l’écriture de Calligrammes d’Apollinaire et le déploiement des Futurismes. La force de négativité. Celle qui prend en compte « l’inhabileté fatale » des mots et tente d »exprimer le Grand Réel, en utilisant le blanc et la rature. Celle pour qui, après Mallarmé et du Bouchet, la page n’est plus un support mais une dimension mentale, un vertige. La force de transgression. Celle qui prend en charge la colère, le désir panique et les détournements. Des fatrasies du Moyen-Âge aux provocations de Prigent, elle a toujours bouleversé les conventions esthétiques et le bon goût. La force de textualité. Celle qui fait que, de Roussel à l’Oulipo, le poème peut s’écrire sans sujet, en sollicitant des textes déjà écrits, à caractère ou pas littéraire, puisque la poésie doit dire la poésie. Et pour finir… la force constitutive du langage : la force sonore. On peut distinguer en elle la dimension orale – celle qui conduit à la chanson et au théâtre, et la dimension aurale c’est à dire celle de la voix qui se manifeste en nous durant la lecture muette. Dans les deux cas, personne ne s’en est mieux emparé, ne l’a plus enrichie qu’Aragon. Il suffit de lire « Elsa-valse » le dernier poème des Yeux d’Elsa. Oralité ou auralité, le corps est vite contaminé par le rythme ternaire de la valse. Cette valse est un vin qui ressemble au saumur cette valse est le vin que j’ai bu dans tes bras

F comme féminin

à la mémoire de Françoise Héritier L’identité qui m’interroge, c’est celle qui différencie le féminin du masculin, et dans le masculin la masculinitude de la masculinité. Les travaux de Sylviane Agacinski, « … il faut admettre que les deux façons d’être un humain ne cessent d’exister. »… m’ont permis de repérer que ma poésie était masculine et de contester les prétentions universalistes. Dans mon hypothèse de la poésie comme produit de facteur développée à la lettre I, la question du genre n’intervient pas dans le langage. En revanche, elle est active dans l’histoire poétique et dans l’imaginaire. Aragon est là dans l’histoire poétique pour avoir mis en lumière l’apport des poétesses et des valeurs de l’amour courtois. Et là dans l’imaginaire pour avoir été celui dont les réponses sur l’amour dénotaient dans les questionnaires surréalistes et celui qui célébrait une femme pour autre chose que son corps.

G comme grande forme

En 1982, la publication dans la collection « Petite Sirène » du Pain aux alouettes, mon premier livre, a satisfait mon ambition d’être un poète. Du coup, je suis passé à celle d’être… un écrivain ! Depuis 1984, je travaille à la réalisation d’un ensemble dont chaque titre doit pouvoir se lire séparément, dont chaque titre doit s’approprier un genre (poèmes de différentes formes, romans, nouvelles, chroniques, essai…), mais dont la réunion doit rendre évidente et l’évolution d’une banlieue parisienne à l’articulation du deuxième et du troisième millénaire, et l’évolution de ce que Meschonnic nomme un « sujet de l’écriture ». Ce projet qui n’exclut pas les publications indépendantes, m’a au moins amené à résister au besoin de publier à tout prix. Il a guidé mon existence. Il m’a contraint à choisir… Mais au moment où six livres ont été publiés, ou un septième – le roman qui bloquait tout – est presque terminé, ou deux autres sont en cours, je m’aperçois qu’il ne me reste presque pas de temps pour terminer, qu’il me reste moins d’années à vivre que le nombre d’années me séparant de la publication de Chatila. Et que j’ai l’âge qu’avait Aragon lorsqu’il publia Blanche ou l’oubli en1967. Je m’aperçois aussi qu’au plus profond je ne serai un écrivain que le jour où j’aurai achevé ma Grande Forme. Les livres publiés depuis 1986 sont un peu ce que sont, pour les marathoniens, les distances intermédiaires.

H comme Huma, Fête de l’Huma

Au cours des années 70, j’ai animé un club-poésie où ont été régulièrement invités des auteurs de la collection « Petite Sirène », que la rumeur disait avoir été créée par Aragon. Cette collection très éclectique, outrepassant les désaccords politiques, servie par son petit format et d’élégantes couvertures toilées, est vite devenue le lieu de mes rêves de publication. Chaque année à la Fête de l’Huma, j’allais au Village du livre demander – avec timidité – une dédicace aux poètes d’Action Poétique qui sont devenus des amis – Vargaftig, Deluy, Ray, Dobsynski, Adelen, Guglielmi. Un dimanche de septembre 1971, j’ai soudain vu Aragon parmi la foule des acheteurs. J’ai bondi sur un exemplaire des Chambres et je me suis faufilé, le cœur battant vraiment, jusqu’à lui. Superbe avec sa chevelure d’archange, sanglé dans un costume en daim, Aragon m’a souri et a pris son stylo. Puis, le miracle a cessé. J’ai revu le poète quelques années plus tard, au 22ème Congrès du PC où je comptais bien voter contre la dictature du prolétariat. Je l’ai photographié à distance. Il discutait avec Robert Ballanger, le maire d’Aulnay-sous-bois. Depuis, à cause de problèmes dus au fixateur, le cliché en noir et blanc s’est dégradé. J’ai l’impression d’avoir photographié des fantômes.

I comme intuition

Christian Lachaud, l’auteur de la préface qui ouvre Autoportrait au soleil couchant, est un masque pour affirmer avec autorité ce qui pour moi n’est qu’une intuition, digne d’intérêt mais fragile. je cite « … A mon sens, un poème est la cristallisation d’une sorte de produit de facteurs, au nombre indéterminé, à la définition instable, où les composants ne multiplient pas forcément d’une manière identique, mais un produit de facteurs quand même. Sans forcer, je peux risquer cette formule : poème = (langage) (histoire poétique) (imaginaire) (monde) (pensée) (projet). J’entends par (histoire poétique) la mémoire des manières d’écrire et des textes majeurs ; par (imaginaire) l’ensemble des représentations du vécu conscient et inconscient d’un sujet ; par (monde) aussi bien les circonstances, que l’histoire, que la politique ; par (pensée) la connaissance philosophique, la spiritualité, la réflexion sur le motif ; et par (projet) ce qui naît spécifiquement du travail de l’écrivain. Le (langage) seul est incontournable. Sa qualité détermine le résultat. Limité à la volonté de dire, il est proche d’un zéro réduisant à rien les autres composants, aussi intelligents, aussi chargés d’expérience soient-ils. En règle générale, les poèmes qui me parlent mobilisent de trois à cinq facteurs. Quand ils en utilisent deux, ils relèvent de la notation. Quand ils combinent les six, ils souffrent de saturation et concernent surtout les spécialistes du décryptage. » fin de la citation Christian Lachaud ne citant aucun nom, je précise que dans (histoire poétique) Aragon est pour moi deux fois incontournable. Une première fois avec Le Paysan de Paris ; une seconde avec Le Crève-cœur, Les Yeux d’Elsa, Le Roman inachevé et Le Fou d’Elsa.

J comme juste

Pour illustrer ce qui me dérange dans la poésie politique française d’après-guerre, j’ai d’abord voulu partir du Nouveau Crève-cœur – un livre à mes yeux médiocre – mais chez Aragon les choses ne sont jamais tranchées. Il y a toujours une part de virtuosité qui rattrape l’indéfendable. Chez Eluard les ratages sont plus évidents. Ainsi, dans Au rendez-vous allemand, « Avis », avec sa coupure en deux parties d’inégale qualité, facilite la démonstration. Les six premiers octosyllabes me parlent avec force. Mais au septième, le trait grossit, au huitième le drame se teinte de ridicule… et prépare le UN en majuscules du neuvième vers puis la grandiloquence et les affirmations fausses du final. AVIS La nuit qui précéda sa mort Fut la plus courte de sa vie L’idée qu’il existait encore Lui brûlait le sang aux poignets Le poids de son corps l’écœurait Sa force le faisait gémir C’est tout au fond de cette horreur qu’il a commencé à sourire Il n’avait pas UN camarade Mais des millions et des millions Pour le venger il le savait Et le jour se leva pour lui

K comme kaléidoscope

« L’avenir de l’homme est la femme » – Aragon °°° « Il est des mises en forme qui sont des mises en garde » – Pierre Bourdieu. °°° « La note fausse, ce n’est pas nécessairement ce qu’on nomme couramment une « fausse note », mais la note qui interrompt le passage, qui attire abusivement l’attention, qui fait l’intéressante… » – Marie-Louise Mallent, citant Levinas dans La Musique en respect °°° « Peser de tout son poids sur le mot le plus faible jusqu’à ce qu’il éclate et livre son ciel » – André du Bouchet °°° « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous » – Kafka °°° « … je me permets de sourire et de dire : Touche pas, Bébé ! à ces ignorantins qui croient qu’on joue du piano avec les pédales. » – Aragon – L comme langage En cohérence avec ce que j’ai précédemment avancé sur les forces potentielles et sur le poème comme produit de facteur, en cohérence aussi avec ce que j’avancerai aux lettres P et Y, je dois dire que je doute du singulier suggérant que le langage est unique, que les différences entre les poètes proviennent de la manière dont chacun d’eux s’en saisit. Tout en reconnaissant l’importance déterminante du travail d’élaboration, je crois au contraire que les poètes font comme ils peuvent, avec ce qu’il leur vient sous la plume, et que nous ne naissons pas tous égaux en matière de langage. Sans la moindre velléité anthropologique, je distingue : le langage voulu, le langage automatique, le langage de la sensation signifiante, le langage profond et le langage déferlant. Le langage déferlant est celui que porte un état – une émotion, des certitudes, la volonté de pouvoir – qui vient d’un amont et emporte tout sur son passage. L’écriture d’Aragon, qui est celle d’un homme qui a tout lu et tout rencontré, d’un homme qui s’est toujours adressé au monde, l’appelant « petit », répondant à des reproches,vrais ou supposés, le submergeant…. en est une manifestation hugolienne dans le siècle.

M comme Meschonnic

Les notions trop subjectives de « chant » et « d’insaisissable » utilisées par Aragon dans l’après-guerre n’ont pas résisté aux attaques des poètes linguistes. A partir des années 60, l’intertextualité, la disparition du sujet, les ont reléguées au second plan. Henri Meschonnic avec son combat contre le règne du signe et sa critique du rythme a permis qu’elles retrouvent une pertinence pour un lecteur tel que moi : « Le rythme est le signifiant majeur. Il englobe, avec l’énoncé, l’infra-notionnel, l’infra-linguistique. Le rythme n’est pas un signe. Il montre que le discours n’est pas fait seulement de signes. Que la théorie du langage déborde d’autant la théorie de la communication… »

N comme Nadeau

Maurice Nadeau m’a engagé à plein temps à La Quinzaine Littéraire afin que je poursuive mon travail d’écrivain dans « de bonnes conditions ». J’ai démissionné un trimestre plus tard parce que je n’étais pas fait pour un monde relevant d’un habitus coupé du mien, que je risquais fort d’y devenir un nègre blanchi. Je ne pouvais qu’y perdre la singularité alimentée par la contradiction entre ma fréquentation des milieux intellectuels en soirée et mon travail le jour dans un Service Jeunesse écrasé par la petite misère. La fois où je lui ai expliqué pourquoi je préfèrerais repartir dans ma banlieue, il s’est excusé en me disant qu’il aurait dû le comprendre, et m’a invité à manger, quelque part entre Beaubourg et la rue Vieille du Temple. Dans un sous-sol éclairé par des bougies, il m’a désigné du menton une forme qui mangeait à une table proche : « Breton s’asseyait toujours à cette place », puis m’a parlé de ses rapports avec les surréalistes, de la détestation qu’il avait pour Aragon, « C’est plus fort que moi. Je ne peux pas. Après la condamnation de Victor Serge, nous lui avons demandé d’intervenir. Il nous a foutus à la porte ». J’ai hoché de la tête. Un semestre auparavant je lui avais soumis un article sur la réédition des Chroniques de la pluie et du beau temps. Il était sorti de son bureau et s’était enfermé dans une pièce. Après l’avoir attendu une bonne heure j’étais parti, certain de ne plus remettre les pieds au journal.

O comme OuralHourra l’Oural

Identifier différents langages dans le langage ne signifie pas qu’ils existent à l’état pur. Hourra l’Oural m’apparaît ainsi comme un mixte de langage voulu – lequel prend en charge les coups de force de l’éloge du socialisme et de langage déferlant qui, parti de plus loin en amont, s’empare des détails des lieux visités et leur transmet ses rythmes, ses violences, ses sarcasmes. Le tout non ponctué, avec des coupes irrégulières arrachant des rimes plus que les associant, avec parfois des allures de rap, qui brouillent les cartes. Ancien bagne de briques cité de fonctionnaires d’uniformes de férocité Tchéliabinsk où la légende accroche au mur d’une prison tant d’histoires que ton ciel semble être une guenille étoilée et ta rivière une larme de bolchevik Tcheliabinsk est-ce bien toi ce soir qui regarde se battre l’homme et le béton Comme il est loin le salon de madame la femme du Gouverneur où l’on parlait littérature tandis que l’on flirtait que l’on trichait aux cartes Allons nous coucher Mais non Un jeune officier va nous jouer du violon Vous savez bien Les sanglots longs Tcheliabinsk a l’habitude et voici que nous dansons C’est une valse Attention à vos éperons capitaine C’est une valse de Vienne

P comme Poètes et poèmes

Si je devais composer une anthologie de la poésie française du XXe siècle j’hésiterais en deux formules. La première rassemblerait disons 200 poètes ayant eu une action repérable. La part faite au surréalisme avec Breton Soupault, Benjamin Péret et Robert Desnos y serait prépondérante. Aragon serait représenté par des choix prélevés dans ses différentes époques, du Mouvement perpétuel aux Adieux, en passant par Le Paysan de Paris, Les Yeux d’Elsa, Le Fou d’Elsa, Le Roman inachevé et Les Chambres. La seconde rassemblerait uniquement des chefs-d’œuvre. Elle m’obligerait à prendre un recul de plusieurs décennies. Il n’y figurerait qu’une vingtaine de livres et un nombre encore plus restreint d’auteurs. Connaissance de l’Est et Les Cinq Grandes Odes de Claudel, Stèles de Segalen, Alcools d’Apollinaire, Du monde entier de Blaise Cendrars, Plupart du temps de Pierre Reverdy, L’Ombilic des limbes suivi du Pèse-nerfs d’Artaud, Le Paysan de Paris d’Aragon, L’Homme approximatif de Tzara, Les Noces de Jouve, Le Parti pris des choses de Ponge, Terraqué de Guillevic, Les Rois mages d’André Frénaud, Fureur et mystère de Char, Exister de Follain, Du mouvement et de l’immobilité de Douve de Bonnefoy, Le Roman inachevé et Le Fou d’Elsa d’Aragon, Dans la chaleur vacante de du Bouchet, Plume de Michaux, La Sorcière de Rome de Frénaud.

Q comme Question

Et puis, en 1985, dans le vide laissé par les morts en vingt ans de Céline, de Picasso, de Sartre, de Barthes, d’Aragon, et de quelques autres, cette question de Scarpetta dans L’Impureté : « Que se passe-t-il, aujourd’hui, dans la création ? Une époque, manifestement, s’est achevée : celle des avant-gardes, de leur terrorisme et de leur radicalisme esthétique. Mais sommes-nous condamnés pour autant à revenir en arrière et à nous réfugier dans la nostalgie des codes et des langages du XIXe siècle ? » C’est en prise avec de telles interrogations que s’est imposée l’idée d’une fresque où la déclinaison baroque des genres permettrait un retour du sens, de la biographie et des sensations.

R comme romans

J’ai vécu des années avec l’idée que ma « fresque » s’apparenterait à un volume d’œuvres choisies avec, à la fin, les notes et les variantes. Puis un jour, s’est imposée l’image de deux colonnes reliées par un chapiteau. La colonne de gauche portant les textes de la fin du XXe siècle, celle de droit les textes du début du XXIe. Le chapiteau regroupant ce qui, articles, entretiens, reprises, relevait du métalangage. Cette nouvelle représentation, avec ses 6 +1+6 livres, a généré de nouvelles possibilités d’écriture, en introduisant des effets de symétrie et de dissymétrie. C’est elle qui m’a fait passer de « fresque » à « grande forme ». Malheureusement, elle n’a en rien résolu mes difficultés à… « écrire un roman ». Au contraire, elle en a rajouté et a rendu criantes mes béances en matière de culture romanesque. Les échecs se sont accumulés. J’ai certes publié un roman utilisant le croisement de chroniques en apparence indépendantes pour faire avancer l’histoire, mais ce n’était pas – selon la formulation de Jean-Paul Goux – « entrer dans la fabrique du continu ». Dans mes tentatives, je n’ai jamais ressenti une évidence romanesque comme j’ai pu ressentir une évidence poétique. Au détour d’une phrase de J’abats mon jeu affirmant qu’Elsa était plus romancière qu’Aragon car elle pensait « en personnages », j’ai compris pourquoi je « tenais quelque chose » avec le texte en cours qui part d’un jeune enfant et de son grand-père. Reste que ne voulant pas seulement raconter une histoire mais aussi parler de l’effondrement du monde des banlieues ouvrières, je n’ai qu’un savoir-faire. Je manque de l’essentiel. Je n’ai pas, immédiatement, une diversité de solutions, une épaisseur, des références, pour résoudre les problèmes qui se posent à chaque carrefour de la narration. Il me faut combler mon retard en matière de roman et lire… Aurélien, Les Cloches de Bâle, Les Communistes, La Semaine sainte et Blanche ou l’oubli. Surtout Blanche ou l’oubli.

S comme le Sirène de « Petite sirène »

Durant l’été 80, j’ai appris qu’Aragon allait sortir un recueil co-écrit avec Hamid Foulâdvind, dans la collection « Petite Sirène ». Je suis rentré de vacances en espérant trouver un service de presse dédicacé… J’ai ouvert le paquet les mains tremblantes. En haut de la page, il y avait, à l’encre bleue…. à Gérard Noiret…. en toute connaissance…. et la signature L. Aragon suivie, curieusement, d’une étoile. Cela m’a comblé jusqu’à ce que je discute avec le directeur de Temps Actuels. « … Aragon était un drôle de type. J’étais avec pendant son service de presse d’Élégie à Romano…Il a commencé par signer les exemplaires destinés à des critiques qu’il connaissait puis, il a pris la liste des inconnus et il a mis un « en toute connaissance » en prenant soin de préciser que c’était par dérision envers ceux qui se rengorgeraient d’avoir un mot d’Aragon…. ». J’ai dû pâlir… Comme si cela ne suffisait pas, mon ami a rajouté que le grand poète de la fraternité avait tenu, avant d’aller manger avec Foulâdvind, à rajouter une étoile pour ceux dont il n’avait jamais, mais alors jamais, entendu prononcer le nom… N’est-ce pas lui qui a écrit « méchant comme un homme qui se noie » ? Je me suis tu plusieurs années. Puis j’ai osé. Untel m’a dit que c’était fort possible, qu’Aragon pouvait être comme cela. Untel m’a mis en garde… Mon ami m’a affirmé ne pas se souvenir de cette histoire. Comme dans ces nouvelles fantastiques où le héros vit un cauchemar, se réveille soulagé mais finit par découvrir un objet caractéristique de son mauvais rêve, je retrouve, au milieu de la collection qui incarna à mes yeux le renouveau de la culture communiste, le livre maudit, avec l’étoile qui persiste et signe.

T comme tremblement d’être

Souvenir précis de la première fois où j’ai levé les yeux en écoutant un poème. Je suis en sixième. Le professeur en blouse grise lit la huitième des Ariettes oubliées de Verlaine. « Dans l’interminable / Ennui de la plaine » … Il respecte les coupes. Dès que j’entends le silence qui ne peut être celui qui suit un point, je mobilise des capacités d’attention inconnues. Avec le « Corneilles poussives / Et vous les loups maigres/ Par ces bises aigres… », j’éprouve un intérêt absolu rendu frissonnant par le « Quoi donc vous arrive ? » dont l’interrogation fautive colorie la reprise du quatrain initial puis vibre dans le silence conclusif. Un intérêt frissonnant jamais éprouvé avec les alexandrins surtout, n’en déplaise à Aragon, si « dans le vers apparaît l’inversion ».

U comme « Un matin »

Un matin, le 25 décembre 1982, je me suis réveillé dans une maison décorée pour Noël, et j’ai entendu l’annonce de la mort d’Aragon, au 56 rue de Varenne à 0h05 dans la nuit du jeudi au vendredi. J’ai ressenti ce que L’Humanité a résumé en une formule « sa disparition suscite une intense émotion, en France et dans le monde ». Parfois les phrases convenues ont du sens. Je me suis assis avec la certitude que la dernière page d’une époque venait de se tourner. Les lignes écrites par Aragon après qu’Elsa eut posé le téléphone où une voix lui avait appris la mort d’Éluard, me sont revenues… Ailleurs, le FMI venait d’accorder un prêt au Mexique moyennant un programme d’austérité, le Ministère de l’économie se préparait à verser de 45 à 50 milliards de francs aux entreprises, les ouvrières de Coupefil continuaient d’occuper les locaux de leur usine, un trimestre après les massacres les survivants pleuraient dans les ruines de Chatila et de Sabra, le juge d’instruction chargé de l’enquête sur l’attentat contre le Pape demandait à être déchargé de l’enquête, Maurice Biraud était mort et dans les rues d’Issy-les-Moulineaux et de Houilles, les coureurs à pieds reconnaissaient le parcours de la course pédestre de la Saint Sylvestre. Le surlendemain, Ristat a invité quelques poètes au Moulin de Villeneuve à Saint-Arnoult. Les volets avaient été fermés après l’enterrement d’Elsa en 1970. L’humidité était partout. Je suis passé par des pièces dont j’avais vu des photos. Dans la vaste bibliothèque à étages témoignant de ce qu’avait été une vie de lecture, Jean a soudain tiré une dizaine de feuilles d’entre deux livres. « C’est un poème inédit. Louis a dû l’écrire un matin, d’un seul jet ».

V comme voix

J’avais 5 ans. Ma mère m’a fait traverser la France en train pour, disait-elle, me présenter ma sœur aînée. La nuit suivante, elle est partie sur la pointe des pieds, sans m’avoir prévenu. Elle avait 47 ans. Mon père était né au siècle précédent…. De cet abandon il me reste des séquelles, dont une colère d’enfant trompé qui tape du poing sur les portes dès que quelque chose lui rappelle son réveil dans une catastrophe définitive. Cette colère qui se manifeste par des agacements intempestifs et par le sentiment récurrent d’être condamné sans procès, a nourri je le sais maintenant mes révoltes de militant et d’intellectuel indigné… Si je me permets cette confidence, c’est qu’elle est liée au fait que j’ai, il y a longtemps, instinctivement détecté dans la voix et le comportement d’Aragon, une colère similaire. Une colère justifiée expliquant des comportements injustifiables. Apprenant sa non reconnaissance par son père et la confusion familiale entretenue autour de l’identité de sa mère, j’ai eu la clé d’une proximité a priori irrationnelle et je me suis rendu compte que la sœur qui m’avait élevé jouait dans mon existence le rôle d’une seconde mère.

W comme Wittgenstein (à propos de)

Pour moi, il y a désormais d’un côté l’affirmation de « l’insaisissable » développée par Aragon et de l’autre la critique, par des philosophes comme Wittgenstein, d’un « poétique » qui invente se propres problèmes pour mieux pouvoir en parler. Mon pari est d’arriver à écrire en tenant ces deux pôles d’une seule main : « … dans le Tractatus, il y a la distinction entre le dicible et l’indicible – le fait que les choses les plus importantes ne peuvent pas se dire, mais seulement se montrer – ce qui crée immédiatement la tentation d’essayer de les dire de façon détournée… comme l’avait dit Ramsey, ce qu’on ne peut pas dire, on ne peut pas non plus le siffler. » Le philosophe et le réel, Jacques Bouveresse.

X comme Xénophobie

Au moment où la xénophobie et les nihilismes gagnent du terrain, traduire est aussi nécessaire, pour combattre le pire, que les mesures de répression. La leçon du Fou d’Elsa avec sa reprise des grands monuments de la culture arabe est toujours agissante. Dans la mesure où la suspicion concerne le monde arabe et le Proche-Orient, il est… urgent d’insérer dans les programmes des lycées… Il neige dans la nuit de Nazim Hikmet, Mihyar le damascène et Mémoire du vent d’Adonis, Soleil arachnide de Mohammed Khaïr-Eddine, Le Discours du chameau de Tahar Ben Jelloun, La terre nous est étroite de Mahmoud Darwich.

Y comme Les Yeux d’Elsa

« Poésie » et « poètes » sont des notions trop restrictives pour être pertinentes. Les ruptures qui se succèdent depuis 150 ans font qu’il est impossible de parler de la poésie comme d’un monde unique, prolongeant l’âge classique et l’âge romantique. Une sorte de Pangée. Il existe désormais des continents poétiques qui se développent presque à part. Quitte à filer trop loin la métaphore, je distingue : le continent des vers comptés et rimés, le continent des vers libres et des poèmes en prose, le continent des textes où le blanc est prépondérant et, enfin, le continent de formes de création inséparables des révolutions technologiques et du virtuel. A mon âge, je reste ancré dans le continent des vers libres et des proses, qui s’est détaché de l’existant avec Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Kahn et Laforgue dans la seconde moitié du XIXe siècle. Je ne rejette aucunement la poésie versifiée qui, du XIIe siècle à aujourd’hui, a produit un nombre important de chefs d’œuvre et en produira peut-être encore, mais mon oreille interne et mes attentes font que je ne suis pas attiré par ce qui reste prisonnier d’un héritage accepté sans inventaire, loin, très loin derrière Le Crève-cœur et Les Yeux d’Elsa, de leur éblouissante virtuosité dans un des moments les plus graves de notre histoire, de leur faculté à puiser dans l’héritage des Grands Rhétoriqueurs. Avec Aragon on est loin aussi de la soumission à l’alexandrin, au sonnet et à quelques règles classiques, autant qu’à leur contestation à la petite semaine par les outrances sans contenu novateur de « l’atypique » et du« hors-normes ».

Z comme Zorro

Dans mon enfance, sur l’unique chaîne de la télévision, un renard masqué faisait la loi. Son nom il le signait d’un Z qui voulait dire Zorro. Dans la rumination perpétuelle de l’avant 68, je me suis choisi d’autres héros, Paul Eluard, André Breton, Tristan Tzara, Philippe Soupault, Louis Aragon. Eux aussi signaient d’un Z mais de la pointe de leur stylo, et le Z était le signe des impératifs qu’ils adressaient au futur : … LISEZ, ECRIVEZ, CHANGEZ LA VIE !

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P. P.

Patricia Principalli, maître de conférences à l'Université de Montpellier