Compte rendu, par Hervé Bismuth, d’Un portrait de Staline. Aragon, Picasso et le parti communiste, de Laurent Lévy, La Fabrique éditions, 2026

Publié par E. C. le

Laurent Lévy, connu ces dernières années pour ses essais politiques, notamment sur l’histoire de la gauche française1, dont très récemment Histoire d’un échec2, vient de publier un ouvrage à propos d’une « affaire » bien connue des spécialistes d’Aragon, des lecteurs des publications de l’hebdomadaire Les Lettres françaises dans les années 1950, des spécialistes d’Histoire de l’art dans le XXe siècle français et plus particulièrement de Picasso, des gens qui connaissent l’histoire du PCF (Parti communiste français)… et guère plus. La raison principale pour laquelle cette « affaire » est peu connue tient à ce que, pour les acteurs concernés, elle n’aura constitué qu’un accident de parcours sur lequel, pour des raisons diverses, personne n’a souhaité revenir pendant plus de vingt ans. C’est à l’écrivain, journaliste et historien d’art Pierre Daix (1922-2014), alors rédacteur en chef des Lettres françaises, qu’il reviendra dans sa première biographie d’Aragon3 (1975) d’avoir fait remonter à la surface, le temps d’un chapitre de cinq à six pages4, cette histoire qui, au bout du compte, n’aura été douloureuse que pour Aragon. C’est seulement à la suite de la publication par Daix de l’histoire de cet événement que le Parti communiste français (PCF) le mentionnera, dans une parution assez confidentielle5. Reste que l’importance de cette « affaire » dans l’histoire idéologique du PCF n’avait jamais vraiment été étudiée jusqu’ici jusque dans ses conséquences dans les années 1960.

L’ouvrage revient d’abord sur les circonstances générales dans lesquelles se déroule cette « affaire », il y a à présent plus de 75 ans. Avec cette présentation contextuelle par une introduction dont le sous-titre est « Plongée dans une époque » se lit déjà une des raisons d’être de cet ouvrage à destination du lectorat contemporain : donner les moyens de comprendre la portée de ce fait divers dans son contexte. Laurent Lévy s’inscrit – explicitement – en faux contre l’affirmation péremptoire de Philippe Forest, biographe d’Aragon le plus récent, déclarant que « ce scandale […] est pour nous chose proprement incompréhensible6 ». Il est tout à fait compréhensible si l’on connaît le contexte idéologique et politique de l’époque. Le contexte politique est, lui, rapidement évoqué au seuil de cet exposé : la réalité de la « guerre froide » et l’appel de Stockholm ; le maccarthysme et l’affaire des époux Rosenberg aux USA ; les fortes tensions politiques de l’année 1953 en France, avec entre autres les grèves syndicales et les arrestations de militants communistes ; partout dans le monde le culte de Staline ; la sidération, puis le deuil international à l’annonce de la mort de Staline, bien au-delà des milieux communistes et jusqu’au Vatican… Le contexte idéologique, c’est au moins ce que représente en France l’hebdomadaire Les Lettres françaises en 1953, dont le PCF vient de céder en février 1953 la propriété à Aragon, la situation esthétique et politique de Picasso, artiste de renommée internationale et membre du PCF depuis bientôt dix ans, et celle d’Aragon, devenu depuis la Libération un grand poète national, membre depuis 1950 du Comité central du PCF.

L’exposé suit la chronologie des faits, dont l’essentiel a déjà été écrit sous la plume de Pierre Daix, seul témoin direct à avoir publié son récit et aussi seul témoin à avoir été auprès d’Aragon au début de l’affaire, puis auprès de Picasso. Cette chronologie, étoffée par des sources postérieures au témoignage de Daix, telle le témoignage de l’artiste Françoise Gilot, alors épouse de Picasso, commence en amont de celle de Daix, avec l’accueil de la nouvelle de la mort de Staline au sein de la direction du PCF. L’événement lui-même, dont le récit s’abreuve fidèlement au témoignage de Daix et aux articles parus dans L’Humanité et dans Les Lettres françaises, est placé dès son début sous l’éclairage des enjeux politiques : tensions idéologiques à l’intérieur de la direction du PCF, mais aussi rivalités de pouvoir, en l’absence de Maurice Thorez, parti se faire soigner en URSS. Il se déroule tel un simple fait divers en cinq actes : Acte I, la mort de Staline, le 5 mars 1953 ; Acte II, dans le cadre d’un hommage universel à cette grande figure, Aragon demande à Picasso « quelque chose, texte ou dessin », une participation destinée à figurer dans le numéro à venir de l’hebdomadaire Les Lettres françaises qu’il dirige et Picasso fait parvenir un portrait du dirigeant qui sera publié en première page7; Acte III, le portrait scandalise, mais le scandale est manipulé et amplifié par un Secrétariat du PCF d’où Maurice Thorez est absent ; Acte IV, Aragon se voit publiquement blâmé en première page du quotidien communiste L’Humanité8 par le Secrétariat du PCF dirigé par le secrétaire intérimaire Auguste Lecœur et tout aussi publiquement chargé de faire paraître le lendemain dans le numéro suivant de l’hebdomadaire Les Lettres françaises9 les réactions offusquées et même les attaques insultantes écrites par des militants communistes envers Aragon et Picasso ; Acte V, Aragon prend lui-même la plume dans ce même numéro pour défendre Picasso, se déclarer seul coupable de toute cette histoire et… parler d’art. Dans son exposé, Laurent Lévy ne se contente pas d’éclairer ce drame par son contexte, il en présente aussi le cotexte qui accompagne la publication de ce portrait : l’article d’Aragon d’abord, « Staline et la France », qui figure à la droite du portrait se prolonge en deuxième page ; les articles-hommages de Daix, Sadoul, Courtade, le prix Nobel communiste Joliot-Curie (« Staline. Le marxisme et la science ») dans le même numéro. Le cotexte, c’est aussi les commentaires immédiats à la suite de la parution du journal : celui d’Étienne Fajon se frottant à l’avance les mains de ce qu’il prévoyait des réactions à venir, rapporté par Dominique Desanti ; celui adressé en privé à Aragon par le peintre communiste Fernand Léger ; celui, public, écrit par le peintre réaliste officiel du PCF, André Fougeron, dont la violence rhétorique n’a d’égale que la médiocrité esthétique ; et surtout celui d’Elsa Triolet, dont Pierre Daix rapporte le verbatim, et qui résume exactement l’état des lieux de la réaction des militants communistes à ce dessin de Picasso : « Il n’a pas déformé le visage de Staline, il l’a même respecté, mais il a osé y toucher10». Viennent ensuite les commentaires de la seconde vague : les blagues de Picasso, le télégramme réprobateur envoyé par Maurice Thorez à Auguste Lecœur lui demandant de « cesser immédiatement ce débat ridicule [au nom de] nos relations avec les intellectuels », télégramme depuis « disparu ».

S’élevant vite au-dessus des règlements de comptes et des enjeux de pouvoir à l’intérieur du PCF, au-dessus de la profonde dépression d’Aragon à qui cette affaire aura fait perdre « douze kilos » (p. 87), et du passage obligé de son autocritique publique, Laurent Lévy fait le point sur les enjeux esthétiques et idéologiques à l’œuvre dans ce drame. Ses enjeux esthétiques sont tout d’abord visibles à travers la sélection des courriers que la direction du PCF a demandé à Aragon de publier, sélection effectuée par le seul Secrétariat du PCF, et qui représente une partie seulement des courriers reçus. Ces courriers, d’insulte notamment, sont largement imprégnés du « populisme anti-intellectualiste » (p. 93) qui prospèrera longtemps dans ce parti11, et notamment de l’impérissable commentaire « n’importe quel amateur aurait fait mieux » concernant Picasso. Ces enjeux apparaissent également dans d’autres courriers envoyés par des militants à la direction de leur parti et qui ont été écartés par leurs dirigeants de toute publication – une mention que Laurent Lévy doit au travail de Pierre Juquin12 –, notamment ceux qui demandent à ce que s’ouvre dans le Parti un véritable débat sur la question des positions d’un parti révolutionnaire sur l’art et les artistes, ainsi que sur la pratique attendue d’un artiste communiste.

Ce débat, c’est Aragon qui va l’ouvrir dans Les Lettres françaises, la semaine qui suit le numéro qui a publié, outre le communiqué du PCF et les quelques lettres réprobatrices voire insultantes choisies par la direction du parti, l’autocritique d’Aragon sous le titre « Sur un portrait de Staline », et dont on sait à présent, grâce à Pierre Juquin, que l’essentiel de son texte a été écrit par François Billoux, alors membre du secrétariat du parti. Une semaine après cette autocritique commandée par son parti, Aragon fait paraître dans le numéro suivant des Lettres françaises13 un second article, une autocritique publiée cette fois à titre personnel, pourrait-on dire, et Laurent Lévy ne se prive pas de le dire. Intitulée « À haute voix », cette autocritique est aussi, suivant Laurent Lévy qui en produit une véritable explication de texte soulignant la pertinence du recentrage par Aragon de cette pénible affaire « sur le terrain de la discussion sur l’art » (p. 129) et sur le rapport entre les intellectuels et leur parti, une « astuce défensive » et « même [une] contre-attaque » (p. 125). Ce recentrage, Aragon ne le produit qu’après avoir opéré une « distinction totale14 » entre les réactions spontanément offusquées face à la publication du portrait réalisé par Picasso… et les autres. C’est après cette dernière mise au point que le fait divers semble se refermer sur lui-même, en l’absence de toute autre réaction publique, comme si tout le monde était passé à autre chose.

Mais Laurent Lévy ne clôt pas ici cette affaire, et en retrace au long du dernier quart de son livre le prolongement, y compris dans ce qui était alors ignoré de la plupart des militants communistes. Ce prolongement est celui qui aboutit évidemment à la session du Comité central d’Argenteuil de 1966 sur la culture, au cours de laquelle le PCF a clarifié officiellement ses rapports avec les intellectuels, et où Aragon a joué un rôle important, et pas seulement comme intervenant15. La première étape de ce prolongement est le retour triomphal de Maurice Thorez en France, annoncé entre autres par le poème « Il revient » d’Aragon en première page de L’Humanité16, poème que cette fois Étienne Fajon ne peut plus refuser comme il l’avait fait deux fois précédemment. Le secrétaire général réinstallé organise ensuite une rencontre publique avec Picasso en présence d’un photographe de L’Humanité, un Picasso dont la mise à l’honneur par la direction du Parti sera visible lors des manifestations suivantes. Cette nouvelle donne contribue non seulement à refermer apparemment l’« affaire », mais également à la disgrâce de quelques personnalités : celle d’Auguste Lecœur qui, si elle n’est pas proprement due à l’« affaire », contribue à marginaliser tous les dirigeants qui, à travers Aragon, s’en étaient objectivement pris à Maurice Thorez. La disgrâce du peintre Fougeron, qui avait dénoncé publiquement et de façon particulièrement virulente l’initiative conjointe d’Aragon et Picasso, sera organisée, elle, à partir de l’hebdomadaire Les Lettres françaises, et d’Aragon, qui relance le débat un mois plus tard sous le titre « La Parole est aux créateurs17» en prônant un « nouveau réalisme », et à l’automne suivant, dans sa chronique sur le Salon d’automne de 1953 « Toutes les couleurs de l’automne18 », attaque la peinture « hâtive, grossière, méprisante » du tableau exposé par Fougeron. La virulence de Fougeron s’est retournée contre lui : cette « affaire » a consacré l’élimination définitive de Fougeron du devant de la scène esthétique, y compris dans son propre parti, puis l’oubli, en même temps qu’elle aura fait bouger les positions officielles de ce parti sur le « réalisme ». Laurent Lévy suit le fil rouge de ce débat ouvert par Aragon et rappelle que la discussion se poursuit dans les numéros de décembre 1953 à mai 1954 de La Nouvelle Critique19, et de quelle façon elle prépare ainsi l’orientation à venir du PCF sur la question de l’art : la conclusion de cette discussion sera la place prise désormais par Aragon dans son parti, en particulier à l’occasion du XIIIe Congrès du PCF en juin 1954, où il prononce une « longue intervention, quasi officielle » (p. 196), sur L’art de parti.

L’intérêt de cet ouvrage bien conçu, bien documenté et bien rédigé ne réside pas seulement dans le fait d’être consacré exclusivement à cette affaire – il n’est pas le premier20. Il présente cette histoire non pas – ou pas seulement – comme un moment particulier de la vie d’Aragon, ou de l’œuvre de Picasso21, mais aussi et surtout comme une affaire profondément politique, inscrite dans une lutte de pouvoir politique à l’intérieur du PCF aussi bien que dans la relation politique du Parti communiste à l’art. Il montre notamment comment la conclusion de cette « affaire » est finalement le coup de butoir définitif porté à la théorie jdanovienne et contribue à la fois à l’histoire du PCF et à la recherche aragonienne, même si l’on peut trouver dommage un manque de précision dans le référencement des sources de son auteur.

Hervé Bismuth

Laurent LÉVY, Un portrait de Staline. Aragon, Picasso et le parti communiste
Paris, La Fabrique, janvier 2026, 202 pages, 15 euros.

  1. Le Spectre du communautarisme, Paris, éditions Amsterdam, 2005 ; « La gauche », les Noirs et les Arabes, Paris, La Fabrique, 2010 ; Politique hors-champ, Paris, Kimé, 2013. ↩︎
  2. Histoire d’un échec. La stratégie « eurocommuniste » du PCF (1968-1978), Tarbes, Arcane 17, 2025. ↩︎
  3. Pierre Daix, Aragon. Une vie à changer, Paris, Le Seuil, 1975. ↩︎
  4. « Le portrait de Staline », ibid., p. 371-376. ↩︎
  5. Le numéro 15 des Cahiers d’histoire de l’Institut Maurice Thorez, numéro spécial intitulé Le PCF et les intellectuels, 1976; le chapitre a pour titre : « Sur le portrait de Staline par Picasso ». ↩︎
  6. Philippe Forest, Aragon, Paris, Gallimard, « Biographies NRF », 2015, p. 608. Le « nous » utilisé par Philippe Forest est bien ici un nous inclusif : l’auteur a systématiquement recours au Je lorsqu’il s’exprime à la première personne. ↩︎
  7. Les Lettres françaises, n° 456 du 12 mars 1953. ↩︎
  8. « Communication du secrétariat du Parti Communiste Français », L’Humanité du 18 mars 1953. ↩︎
  9. Les Lettres françaises, n° 457 du 19 mars 1953. ↩︎
  10. Op. cit., p. 372. ↩︎
  11. On mentionnera pour mémoire les « intellectuels assis derrière leur bureau » vilipendés par Georges Marchais en 1978 et, plus près de nous, les « intellectuels condescendants qui donnent des leçons » fustigés par Fabien Roussel en octobre 2021 pendant la campagne des élections présidentielles de 2022. ↩︎
  12. Pierre Juquin, ancien membre du Bureau politique du PCF entre 1979 et 1985, exclu du PCF en 1987, est l’auteur de la très documentée biographie d’Aragon Aragon. Un destin français, Paris, La Martinière, deux tomes, 2012-2013. ↩︎
  13. Les Lettres françaises, n° 458 du 26 mars 1953. ↩︎
  14. Le terme est d’Aragon. ↩︎
  15. Sur cette session, on pourra consulter l’ouvrage de Roger Martelli Une dispute communiste : le Comité central d’Argenteuil sur la culture, Paris, Éditions sociales, « Histoire/Document », 2017. Cet ouvrage est très complet, tant du point de vue des archives produites que de l’analyse historienne de Roger Martelli, sous le titre « Argenteuil ou les tribulations de l’idéologie », des circonstances et des enjeux de cette session. ↩︎
  16. L’Humanité du 8 avril 1953. ↩︎
  17. « La Parole est aux créateurs » (je me permets de corriger le titre donné par Laurent Lévy), Les Lettres françaises, n° 462 du 23 avril 1953. ↩︎
  18. « Toutes les couleurs de l’automne », Les Lettres françaises, n° 490 du 12 novembre 1953. ↩︎
  19. La Nouvelle Critique est une revue mensuelle créée en 1948 par le PCF et lui appartenant. Elle est destinée à un public d’« intellectuels » communistes. ↩︎
  20. On mentionnera l’ouvrage récent, recensé dans la bibliographie compulsée et utilisée par Laurent Lévy : Paul Fuks, Staline exécuté par Picasso – d’un portrait qui en cache un autre, Paris, éditions BoD, 2023. ↩︎
  21. Laurent Lévy rappelle que ce portrait signé Picasso n’existe plus que sur le numéro des Lettres françaises qui l’a publié et sur les clichés qu’on en a tirés. ↩︎
Catégories : Notes de lecture

E. C.

Docteur en histoire, Chercheur associé au Centre d’Histoire sociale des mondes contemporains (Paris-I), Professeur en lycée.