Marianne Delranc Gaudric: Note sur le livre d’Alfred de Montesquiou Le Crépuscule des hommes au sujet d’Elsa Triolet au Procès de Nuremberg

Publié par J. P. le

À la suite de son documentaire récent sur le Procès de Nuremberg vu par les journalistes, dans lequel Elsa Triolet apparaissait brièvement[1], Alfred de Montesquiou a publié un livre sur le même thème : Le Crépuscule des hommes (éditions Robert Laffont).

Dédié « aux yeux d’Elsa », c’est en tant qu’essai que ce livre a été distingué par le prix Renaudot en 2025. S’il est présenté comme « un roman vrai » sur la quatrième de couverture, c’est néanmoins un livre qui se veut exact, avec des séquences datées (exemples : « vendredi 14 décembre 1945 » ou « jeudi 20 décembre 1945 » …). Les journalistes présentés sont bien réels, les témoins, les accusés, les lieux aussi ; simplement, ce qui est  » romanesque », c’est qu’Alfred de Montesquiou se place à l’intérieur des personnages pour exprimer leurs sentiments ou leurs pensées, tout en reproduisant leurs témoignages, de façon que le livre soit agréable à lire ; par exemple, à propos de Didier Lazard, reporter au Procès: « Délaisser les audiences pendant tout un après-midi, c’est loin d’être son genre. Mais la charmante Anglaise a tellement d’esprit, elle le fait tant rire qu’il n’a pas eu le courage de lui résister longtemps. Leur escapade a le goût délicieux de l’école buissonnière sous le soleil de ce printemps tardif. »… ( » Fin avril 1946″, p.253). Pourquoi pas ? Les minutes du Procès sont tellement terribles à lire, pires que ce qu’on peut imaginer, qu’il faut bien un peu de légèreté pour séduire le lecteur. Mais, si l’ensemble est tout à fait intéressant, il comporte malheureusement quelques inexactitudes concernant Elsa Triolet dans la partie qui lui est consacrée (p. 259-266)

Tout d’abord, p. 259, Elsa Triolet est présentée comme « poétesse » (terme repris p. 260) alors qu’elle n’a jamais écrit de poèmes. Elle a certes traduit des poètes russes, en particulier Maïakovski, mais n’en a jamais écrit elle-même ; c’était une romancière, une journaliste, une créatrice de colliers pour les maisons de couture, mais pas une « poétesse ».

Toujours p. 259: « Elsa la Russe qui a appris à écrire le français avec l’aide de son compagnon, Louis Aragon »: il est établi maintenant qu’ ayant appris le français dès l’âge de six ans, langue qu’elle maîtrisait comme beaucoup d’intellectuels russes de l’époque, elle a commencé à écrire en français Bonsoir , Thérèse, en 1937 (livre paru en 1938) en cachette d’Aragon; celui-ci a regretté de ne pas y avoir fait attention et de ne pas l’avoir encouragée, comme il l’a expliqué dans différents écrits, dont son roman Blanche ou l’Oubli.

P. 259 encore : Le Premier accroc coûte deux cents francs auquel est décerné le Prix Goncourt, est présenté comme « son premier roman », alors qu’elle en a déjà publié deux en français (et quatre en russe auparavant): Bonsoir, Thérèse en 1938 et Le Cheval blanc en 1943. De plus, il ne s’agit pas d’un « roman », mais d’un recueil de nouvelles écrites pendant la guerre et concernant la Résistance.

P. 260 : son reportage sur le Procès de Nuremberg paru dans les Lettres françaises et intitulé « La Valse des juges » (ce titre n’apparaît bizarrement pas dans le livre, ce qui est dommage) est qualifié de « longue dépêche », car Aragon lui aurait « donné pour consigne de ne surtout pas écrire de reportage » ; je ne sais d’où provient cette information, peut-être de la journaliste Madeleine Jacob, citée dans ce passage. Or, il s’agit non d’une « dépêche » mais d’un long texte, publié dans deux numéros successifs des Lettres françaises, les 7 et 14 juin 1946, sur deux pages à chaque fois (dans un journal qui n’en compte que 8, le papier manquant à cette époque); c’est à la fois un reportage rendant compte très exactement des mots prononcés, et une réflexion sur la relation entre ce qui se dit à l’intérieur du Procès et la réalité extérieure. Il ne s’agit pas non plus d’une « dépêche surréaliste » (p. 260) expression tout à fait inadéquate.

En cette année 2026 qui voit le 80è anniversaire du Procès de Nuremberg, il vaut la peine de lire ce texte, qui n’est malheureusement pas réédité.

Ce dont Elsa Triolet rend compte dans son reportage, c’est, non pas de l’interrogatoire de Hjalmar Schacht (cité p. 262), dont le cas est traité à Nuremberg du 30 avril au 4 mai 1946, mais de celui de Baldur von Schirach, responsable des Jeunesses hitlériennes, qui se déroule les 23, 24 et 27 mai 1946, et dont Alfred de Montesquiou ne dit rien, alors qu’il est très intéressant de comparer ce qu’elle écrit avec les minutes du Procès. Après des questions à von Schirach sur son antisémitisme, puis sur Dachau (qu’il a visité) et sur Auschwitz, dont Elsa Triolet rend compte très précisément en confrontant aussi ses réponses à la réalité, l’interrogatoire évoque son influence sur la jeunesse allemande :

« on lui reproche divers poèmes : comme cette chanson populaire parmi la jeunesse : Heute gehört uns Deutschland, Morgen die ganze Welt… Non, dit Schirach, la chanson est : Heute hört uns Deutschland, et non gehörtHört veut dire : entend ; gehört veut dire : appartient.

Est-ce donc : « Aujourd’hui nous entend l’Allemagne et demain le monde entier », ou « Aujourd’hui nous appartient l’Allemagne et demain le monde entier », que les services de propagande de Schirach apprenaient à chanter à la jeunesse hitlérienne ? …Etc…, etc… »[2] .

C’est là que l’article d’Elsa Triolet s’éloigne du pur reportage, comme le souligne à juste titre (mais sans savoir pourquoi) Alfred de Montesquiou. C’est en sortant du Procès et en se promenant dans Nuremberg qu’Elsa Triolet trouve la réponse à cette question concernant le texte exact de la chanson, « au meeting électoral du parti socialiste, sur la place Adolf-Hitler »[3]

« Et que dit l’orateur ? […] L’orateur dit : « La jeunesse allemande n’est pas responsable », et il me semble que j’entends Schirach, malgré l’absence des M.P.[4], malgré les ruines et le ciel envahissant, couvert et bas, malgré les grosses gouttes de pluie qui tombent sur nous… L’orateur dit maintenant : « Oublions que nous avons chanté : Aujourd’hui nous appartient l’Allemagne, et demain le monde entier ! » Quel dommage que les juges ne viennent pas vérifier les dires des Schirach sous le ciel de la place Adolf-Hitler ! Mais l’orateur continue : « … Restons dans notre, ah ! si petite Allemagne… » (Juste ! Très bien ! fait la foule…)[5]

La réponse donnée sur une place publique, et non à l’intérieur du Procès, permet de relier le passé et le présent, les mots et l’expérience, de prouver la culpabilité des nazis, de montrer que le nazisme n’est pas encore mort et que la vérité ne se fera pas jour uniquement dans le huis-clos du Procès, où l’hypocrisie des accusés peut encore faire illusion.

Le reste des propos imputés à Elsa Triolet semblent venir d’un témoignage de la journaliste Madeleine Jacob, intéressants, mais de seconde main.  Leur ton général est à peu près le même que celui de « La Valse des Juges » qui aborde aussi, mais en mode mineur, la légèreté qui règne dans les soirées du Grand Hôtel, où dansent les juges, les journalistes et les secrétaires. Il ne s’agit pas là d’une critique morale et prude, tout à fait étrangère à l’esprit d’Elsa Triolet, mais d’une confrontation entre cette légèreté et la gravité de l’extermination et des massacres perpétrés pendant la guerre. En cela, les sentiments et les propos qu’Alfred de Montesquiou impute à Elsa Triolet (et qui ne figurent pas dans son reportage) semblent justes: « les accusés qui attendent la mort bien gagnée, là-bas, les juges sans toge, ici, et Nuremberg elle-même sont à l’heure qu’il est des symboles bien effrités, juge Elsa […] Je vous laisse à la valse des juges, conclut-elle en guise de bonsoir […] à les voir se réjouir ce soir, on se demande s’ils seront bien à même de débarrasser le monde du microbe nazi » (p. 266).

Au total, concernant cette partie du Crépuscule des hommes consacrée à Elsa Triolet, il est dommage qu’il y ait ces erreurs factuelles et que l’auteur passe à côté de choses essentielles présentes dans le reportage des Lettres françaises. Elles auraient d’autant plus justifié sa dédicace « aux yeux d’Elsa », mais le ton général est assez juste tout de même et l’ensemble du livre se lit facilement.

Pour plus de précisions, voir mon article  » ‘ La Valse des juges’, Elsa Triolet au procès de Nuremberg » dans la revue Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet[6].

Marianne Delranc Gaudric


[1] Alfred de Montesquiou : « Au cœur de l’Histoire: le procès de Nuremberg », France, documentaire, 90 min, KM et Dreamtime, en coproduction avec Arte France, 2025 ; disponible jusqu’au 17-05-2026 : https://www.arte.tv/fr/videos/123424-001-A/au-coeur-de-l-histoire-le-proces-de-nuremberg-1-2/

[2] « La Valse des juges », in Elsa Triolet choisie par Aragon, Gallimard, Paris, 1960, p. 260-261.

[3] Ibidem, p. 260. On peut entendre ces paroles de la chanson dans le documentaire « America first, le complot nazi », d’Emmanuel Amara, (LCP Assemblée nationale, émission Débatdoc, 28 octobre 2024), chantées par des enfants dans un camp d’été de l’organisation nazie américaine « Bund » en 1937. Elles disent bien: « et le monde nous appartiendra ».

[4] Military Police : la Police Militaire.

[5] « La Valse des juges », op. cit., p. 262.

[6]Delranc Gaudric Marianne,  » ‘ La Valse des juges’, Elsa Triolet au procès de Nuremberg »,  Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet n° 12, Presses Universitaires de Strasbourg, 2009 ; et en ligne [consulté le 29/1/2026] https://books.openedition.org/pus/7674