Compte rendu par Hervé Bismuth du livre d’Adrien Cavallaro L’Amour en ruine.

Publié par H. B. le

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Adrien Cavallaro, L’Amour en ruine. Autour d’un poème de La Grande Gaîté d’Aragon, Éditions Le Bord de l’eau, « Études de style », janvier 2023, 130 pages, 10 euros.


Cette « étude de style », conduite par le spécialiste de Rimbaud et d’Aragon Adrien Cavallaro, porte sur ce poème amer de 130 vers « Poème à crier dans les ruines » inséré dans le recueil La Grande Gaîté (Gallimard, 1929).

L’introduction à cette étude, dont le titre reprend paradoxalement à son compte les noms des personnages de la pièce de théâtre La Chambre d’Elsa (Elsa, 1959) : « Elle et Lui », en rappelle le contexte, celui d’une rupture douloureuse. Le poème prend en effet sa source dans la fin malheureuse – pour le poète – des amours d’Aragon et de Nancy Cunard à Venise en 1928, reflet du drame – Aragon le savait bien – qui s’y était joué en 1834 entre Alfred de Musset et George Sand. Ce dernier moment passé à Venise, dont les images irradient les poésies du Roman inachevé (1956) mais aussi la prose des Voyageurs de l’impériale (1939), s’achève lorsque la milliardaire excentrique et courageuse Nancy Cunard abandonne le poète communiste Aragon pour le jazzman noir Henry Crowder. Le premier poème publié à revenir sur cette rupture est ce « Poème à crier dans les ruines » écrit à Milan, où le poète en appelle aussi au crachat (« Tous deux crachons tous deux/ Sur ce que nous avons aimé ») et au rire désabusé (« Que l’on rie/ […] Ha ha ») face à cette vie amoureuse qui vient de s’achever à Venise.
Cet essai en huit courts chapitres propose, passé l’étape de la contextualisation du référent de ce poème insolent et désabusé composé en quatre séquences, une explication de texte qui éclaircit les référents cités (Foligno, Mazeppa) et met au jour les liens intertextuels que le poème entretient, notamment avec l’œuvre d’Aragon, et les renvois autobiographiques nécessaires. Mais l’étude est principalement stylistique, perspective promise par le titre spitzérien de la collection « Études de style » dans lequel prend place cet essai. La signifiance et la portée émotive du texte sont étudiées jusque dans son rythme, ses cadences et ses respirations ; un traitement particulier est accordé à « l’air de valse » (v.5) à quoi se résume « ce que nous avons aimé », occasion de rappeler la récurrence du signifiant valse et de sa thématique dans l’œuvre d’Aragon, occasion surtout d’étudier la rythmique de ce poème singulier et de rappeler que sa prosodie libre n’en charrie pas moins vingt-sept alexandrins dont certains parfaitement césurés, binaires ou ternaires : c’est également pour cette pratique, courante chez Aragon, qu’il est l’élève d’Apollinaire, ce qu’Adrien Cavallaro ne se prive pas de remarquer. Autre héritage d’Apollinaire, qu’Aragon pratique dès le lendemain de la mort du poète tutélaire : le refus de ponctuer ; l’étude n’oublie pas de le mentionner à l’occasion d’une des ambiguïtés syntaxiques que l’absence de ponctuation laisse planer. Les récurrences lexicales (cheval, verbe « attendre »…) sont finement passées au crible ainsi que les virtualités paronymiques de certains mots-clés du poème (Crachons/Cachons). La syntaxe singulière du discours versifié d’Aragon, particulièrement ici, est étudiée comme résultant de cette posture – de ce « procédé », disait Aragon – qu’Aragon nommait lors d’une discussion avec Dominique Arban, « le ton traduction » : dans la lecture de ce poème, Adrien Cavallaro fait de ce « procédé », peu étudié jusqu’ici, un véritable – et efficace – outil pour l’analyse stylistique. L’étude, qui établit le constat de l’alliance paradoxale entre l’écriture lyrique et le crachat moqueur expulsé par la douleur sur un champ de ruines, se termine par le constat de la disparition du nom de « Nancy » ou « Nane » dans la légende (à la lettre) du poète et du couple mythique qu’il aura formé avec Elsa.

Une « étude de style » ? Certes, mais pas seulement – et bien des propos de ce petit essai sortent du cadre de l’étude stylistique au sens strict, sortent aussi du cadre de ce poème du désespoir. Cette étude fait miroiter le texte aussi bien en direction des autres textes de La Grande Gaîté que vers l’œuvre tout entier du poète, en un appréciable travail de la mémoire : mémoire d’un spécialiste et fin lecteur de l’œuvre d’Aragon, mais aussi mémoire de son destinataire, appelé régulièrement à revenir, à partir d’un simple poème, à tout cet œuvre qui lui fait écho, tout marginal fût-il dans la production poétique – amoureuse notamment – d’Aragon.

Hervé Bismuth

Catégories : Notes de lecture

H. B.

Hervé Bismuth, maître de conférences à l'Université de Bourgogne