CR par Suzanne Ravis-Françon de Georges Aillaud, Chronologie d’Aragon et d’Elsa Triolet (1939-1945), Les Annales, Editions Aden, 2014

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Georges Aillaud a publié dans Les Annales n° 16 une « Chronologie d’Aragon et d’Elsa Triolet (1939-1945) » à la fois remarquable par la densité ainsi que la rigueur de ses informations, et originale dans sa conception. Cette « chronologie » traite à égalité les deux écrivains, qu’il s’agisse des éléments biographiques relevés dans cette période bouleversée, ou de leurs écrits, signés de leur nom ou clandestins, intimement liés à leur vie et à l’Histoire.

Au long de 209 pages organisées en tableau de façon efficace, Georges Aillaud a pour méthode de privilégier les faits, dont il vérifie l’exactitude. Pour autant, il ne propose pas un défilé purement factuel et froid. On sent vibrer le besoin de dire vrai ; de temps en temps perce une nuance d’ironie à la lecture d’affirmations d’autrui erronées.

Au fil du déroulement des années, mois et jours, reviennent trois sujets essentiels :

-Dans le cadre général de la période 1939-1945, Georges Aillaud mentionne à leur date certains événements historiques qui ne sont pas en relation directe avec la biographie d’Aragon et d’Elsa Triolet (même si leur retentissement les touche). Ainsi, à la date du 21 août 1941, on lit : « Au métro Barbès, Fabien abat un officier allemand » ; en août 1941, « Interdiction des revues Esprit d’Emmanuel Mounier et Temps nouveaux de Stanislas Fumet » ; le 16 juillet 1942, « Rafle du Vel.’ d’Hiv […] » ; le 17 juillet 1942, « Début de la bataille de Stalingrad […] », etc. Ces rappels historiques ponctuent un parcours qu’on ne saurait oublier. Ils donnent sens aux actes et écrits d’Aragon et Elsa Triolet durant cette période, comme G. Aillaud en a souligné la portée dans une interview avec Patricia Principalli sur le site de l’ERITA, le 23 mars 2015.

-Sur ce fond mémoriel s’inscrit le détail de la vie des deux écrivains : affectations militaires d’Aragon, déplacements du couple, hébergements provisoires (clandestins à partir du 11 novembre 1942). Sont ici notés et cités les contacts épistolaires, les rapports à distance, ou plus rarement des rencontres, avec des amis, des éditeurs, des poètes. Il ressort de cette multitude de faits mentionnés la possibilité pour un lecteur attentif de dégager une évolution notable de la situation vécue par les deux écrivains. Même les informations ponctuelles peuvent être le signe de phases différentes, notamment le passage de quelques militants clandestins dans une période de solitude, puis le lien avec des réseaux, et une intense activité organisatrice impliquant certains voyages risqués. En croisant les documents et témoignages consultés, on découvre un tissu assez serré d’éléments qui donnent d’Aragon et d’Elsa Triolet une image parfois intime, mais aussi politique et résistante.

-L’objet le plus étudié de la « chronologie » est constitué par les écrits publiés entre 1939 et 1945 par les deux auteurs malgré les obstacles de tous ordres. Georges Aillaud relève et date minutieusement tracts, articles, poèmes, nouvelles, recueils diversement composés, romans en cours ou publiés… Il mentionne les éventuelles dédicaces, la présence ou non d’une signature des auteurs, d’un pseudonyme, ou l’absence totale de signature (c’est le cas du journal Les Etoiles réalisé par les deux écrivains [[Voir « Les lettres françaises et Les Etoiles dans la clandestinité (1942-1944) », éd. Le Cherche-midi, 2008.]] ). Pour chaque édition originale repérée, Georges Aillaud signale les multiples rééditions partielles ou complètes réalisées en France et à l’étranger. Il s’attache à compléter, et parfois à rectifier, l’Essai de bibliographie du chercheur britannique Crispin Geoghegan trop tôt disparu [[Crispin Geoghegan, Louis Aragon/ Essai de bibliographie, t. 1 , 2 vol.,Grant & Cutler Ltd., 1979.]].

En face de chaque fait biographique ou bibliographique mentionné, Georges Aillaud indique un ou plusieurs chercheurs ; il précise l’ouvrage et souvent la page de référence à consulter. Ainsi s’ouvre une fenêtre qui peut déboucher sur la confirmation de l’exactitude recherchée, ou au contraire donner lieu à une discussion. Il arrive que plusieurs indications se contredisent, notamment sur la première publication d’un texte. Par exemple, la date de la nouvelle clandestine « Les bons voisins » a pu être placée à trois années différentes ! (voir p. 144). Quand il n’est pas possible de trancher, Georges Aillaud mentionne les diverses versions recueillies. Mais il n’hésite pas à signaler les cas d’erreur ou d’incohérence. Il argumente à propos de la visite d’Elsa Triolet dans les maquis du Lot, prouvant que celle-ci doit être située dans l’été 1943, et non en hiver (voir p.136). Comparant les éditions, il rectifie parfois des certitudes établies, même lorsque elles proviennent de propos d’Aragon. Ainsi la dédicace « À Gabriel Péri » de la « Ballade de celui qui chanta dans les supplices » s’avère n’avoir été ajoutée par Aragon qu’après la Libération (voir p. 127).

Nous devons à ce bibliophile infatigable, discrètement présent par ses seules initiales en marge, de découvrir l’existence de publications isolées, ou des articles de critique littéraire quelque peu oubliés concernant les deux écrivains. Le plus souvent, c’est l’œuvre d’Elsa Triolet qui a été négligée. Georges Aillaud note par exemple, à la date de juin 1942, « Long article de deux pages de René Tavernier, sur Mille regrets dans Confluences n° 11 » (p. 94). Pas à pas, grâce à un travail de bénédictin, Georges Aillaud rectifie des approximations et comble des oublis, dans une recherche permanente.

Les sept « Annexes » ajoutées à la chronologie fournissent aux lecteurs un complément d’information très bienvenu : liste des articles de certaines rubriques d’Aragon dans « Ce Soir », « Chronologie des événements concernant Les Martyrs », livres publiés dans la « Bibliothèque française », liste des éditions du Musée Grévin, etc. Dans l’annexe VII, Georges Aillaud donne la liste des nombreux ouvrages qu’il a consultés, mine de renseignements précis dont de jeunes chercheurs – et même des lecteurs chevronnés – gagneraient à tirer parti.

Il existe aujourd’hui une montagne de travaux sur Aragon, et déjà un nombre appréciable d’études sur l’œuvre d’Elsa Triolet. L’intérêt de la « Chronologie » présentée ici est d’ordre différent : le regroupement dense des informations biographiques et des publications rend facilement accessibles des données qu’il faudrait sinon recueillir dans diverses thèses et dans les « Chronologies » de La Pléiade, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde. Et d’autre part, les lecteurs curieux et les chercheurs en quête de trouvailles partageront à plusieurs reprises le plaisir de la découverte !


P. P.

Patricia Principalli, maître de conférences à l'Université de Montpellier